L'ivraie, cette graine toxique qui entrave la croissance et dont Anaïs Bon tapisse sa poésie, prend peut-être son germe dans l'enfance. Car l'enfance sait tout. Jouir, dormir et naître. Après il faut bien grandir et si pour grandir il faut tuer, sortir alors le grand coutelas. Si porte close, celle du temps disloqué, l'enfoncer. Derrière la porte, la triste farce du quotidien, établie pour repousser les mystères. Sortant de l'enfance, posant un pied dans l'embrasure du monde, il faut résister. Mais à force de résister, on ne sait pas se défendre de cette ignoble trahison du réel.
C'est cette question que pose Anaïs Bon, ais-je jamais su la règle du monde ? Tapis d'Ivraie ne cesse de passer cette interrogation première su le métier à tisser poétique. Il y a cette tension entre le tissu de la mort et la vie greffée par dessus. Il y a cette volonté farouche d'être chair et voix ; mais la chair, comme le temps, se putréfie et la voix s'assèche. Anaïs Bon convoque ses antidotes habituels: l'amour, l'ivresse, le présent. Elle tente d'exorciser sans perdre. Elle cherche prise. Mais sortie des bras du présent, nulle issue ; soulevant ainsi cette dernière question : a-t-on sa part de trahison dans le monde ?
Tapis d'ivraie cherche une esthétique du monde, où il ferait beau, abstraction faite de tout. Anaïs Bon développe sa poésie pendue à la beauté comme une viande à un croc, et coud poème après poème sa voix singulière dans la conscience du lecteur.
Extrait :
Pas un bruit faux.
"espaces libérés de l'homme"
au-dessus, béance bleue
au plan premier, des moucherons en trille de lumière
une douleur diffuse "malgré"
l'on ne sait pas y être seul.
Pour ces névés, j'invente
la joie impossible du plus-triste
il fut cela, et rien d'autre
roc, neige
la plus prime enfance.
J'ai tout su, alors
chercher après fut dérisoire
l'enfance sait tout
jouir
dormir
et naître.
Après, les plus tristes affrontements.
Tapis d'ivraie, Anaïs Bon, 2009, éditions Mémoire Vivante
ISBN 978-2-903011-82-6, 64 pages, 16 euros
Comme chaque année les
éditions Mémoire Vivante seront présente au Marché de la poésie, qui pour sa 27ème édition se tiendra place Saint Sulpice à Paris du Jeudi 18 au Dimanche 21 Juin.